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Écrit par Pablo Grandjean, illustré par Vincent Broquaire.

Le cumul des différentes révolutions technologiques de ces dernières années (Internet, miniaturisation, mobilité, géolocalisation…) va inexorablement amener nos usages numériques à fusionner autour d’une technologie de synthèse : la réalité augmentée. Nos smartphones, (demain nos lunettes), superpose(ro)nt à la réalité des calques d’information numérique pour la plus grande excitation des consommateurs en quête de paradis technologiques et celle des publicitaires comme avancée exceptionnelle dans le contrôle du temps de cerveau disponible. Décryptage du processus d’implantation d’une technologie annoncée.

La réalité augmentée, nuage décisif du paradis technologique

De l’apparition du code-barre à la puce NFC, l’informatique ubiquiste nous promet pour bientôt un “Internet des Objets”, un monde où nos objets du quotidien interagiront avec nous de manière fluide via les technologies numériques. Les progrès fulgurants en reconnaissance d’image nous permettent d’obtenir en temps réel toutes les informations disponibles en ligne sur les personnes, les lieux, ou les événements qui nous entourent. La généralisation de la géolocalisation des données donne accès à une information contextuelle à haute valeur ajoutée.

Ajoutons à cela l’interactivité de ces données via la reconnaissance gestuelle ou les innovations des interfaces haptiques, ainsi que leur amélioration participative (culture issue du monde du Libre et du web 2.0) et nous avons radicalement modifié le potentiel du numérique dans nos vies quotidiennes. Mais à quasiment chacune de ces avancées correspond un standard logiciel et une interface hardware spécifique. Pour interagir avec toutes ces données, le “technomade” aurait besoin de centaines d’appareils différents pour lire les codes barres, parler avec son frigo, localiser les toilettes publiques ou se faire guider jusqu’à une flashmob.

C’est là que la réalité augmentée prend tout son sens comme “killer interface” : en surimpression de la réalité, via une caméra, un accéléromètre, une boussole, un GPS et un écran sur nos smartphones (et bientôt dans nos lunettes), la réalité augmentée permet d’afficher en temps réel des calques d’information “virtuelle” sur ce que nous voyons. Toutes ces données ambiantes, tous ces capteurs et vecteurs d’informations colonisent le plus naturellement du monde notre sens principal, la vue, en temps réel et en 3D.

Rajoutons pour plus d’immersion des oreillettes pour le son, des commandes vocales ou haptiques pour l’interaction... Seule une connexion neuronale offrirait une immersion digitale plus totale dans ce paradis de l’information.

Usages et état des lieux de la réalité augmentée

La réalité augmentée est une technologie complexe. D’origine militaire, elle peut utiliser une grande variété de supports technologiques, au service de la plupart des secteurs. Quelques exemples d’utilisation déjà effectifs :

  • Dans le domaine des jeux vidéos, le fantasme des Transreality-games n’en est plus un depuis peu, les consoles portables Nintendo 3DS et Sony Playstation Vita ont ajouté des cameras, GPS et boussoles pour cela ; la Wii U, le Kinect de Xbox ou le Move de Playstation garantissent que cette technologie envahisse aussi nos salons, pour des jeux très variés.
  • En production et maintenance industrielle, elle permet aux ingénieurs et techniciens l’accès instantané à des tutoriaux, notices, protocoles etc. relatifs au flux en cours, la surbrillance d’une pièce à changer ou des étapes pour le faire...
  • En formation, des simulateurs permettent aux pompiers, pianistes, chirurgiens ou mécanos la prévisualisation de la prochaine action à effectuer dans un cadre virtuel immersif.
  • En marketing, les usages ne se comptent plus, des coupons à la PLV en passant par les cabines d’essayage virtuelles ou encore l’événementiel, le marché explose. La plus belle opération récente est celle des BufferBusters de Vodafone en Allemagne.

Alors pour quand est cette révolution ? Ce marché balbutiant n’est pas tout à fait prêt par manque de pénétration de smartphones suffisamment puissants, par méconnaissance de la technologie par le grand public et par absence d’un langage standard pour la réalité augmentée, qui permettrait à tous les calques d’être lus par la même application.

Mais chaque mois apporte son lot d’innovations techniques et l’inconvénient de devoir tenir le téléphone devant soi sera bien vite compensé par l’apparition des lunettes RA, lunettes vidéos équipées d’une caméra discrète, reliée au smartphone par Bluetooth ou par câble...

La RA mobile est déjà utilisée par bien des usagers et les choix industriels menant à l’usage de masse de la réalité augmentée ont été faits par les principaux acteurs des marchés multimédia depuis des années : des constructeurs de mobiles aux éditeurs d’applications, des producteurs d’OS aux équipementiers en télécommunication et jusqu’aux commissions publiques permettant à tout ceci d’arriver. D’ici deux à trois ans, la RA mobile sera en phase de maturité et tous les usages décrits plus haut seront enfin possibles. (Voir la conférence du 4 octobre 2011 à la Cantine : État de l’AR)

Il est maintenant posé que, sauf catastrophe économique majeure, d’ici quelques années, la RA va s’imposer massivement. Alléchant, non ? Elle s’imposera même si elle rapproche nos sociétés des cauchemars cyberpunks dont la science fiction nous abreuve (Matrix, Terminator, Minority Report, etc.), même si le réel et le virtuel se mélangent, même si le législateur s’arrache les cheveux sur des problèmes insolubles, même si nos intimités sont menacées, même si des millions d’enfants en deviennent dépendants… Car les phénomènes présidant à notre acception unanime d’une technologie discutable mais non discutée sont les mêmes depuis des milliers d’années.

Des dieux au techno-optimisme : un sacré pour un autre

L’imaginaire a toujours accompagné les avancées technologiques. La tentation de la “pomme” du savoir, celle de la boîte de Pandore, de la maîtrise du feu par Prométhée ou de l’usage du golem Emet... ces mythes antiques montrent que la crainte d’un usage sans limites des technologies était déjà présente dans les racines de nos civilisations. Et le logo d’Apple, la pomme croquée, illustre cyniquement cette “tentation technologique”, celle du savoir qui a mené à la méthode scientifique et à la mort des dieux.

Quand la Science a osé expliquer le “sacré”, elle l’a détruit et remplacé par cet idéal technologique, imaginaire mouvant d’une humanité capable de tout. Depuis, l’Occident n’a de cesse d’alimenter ses fantasmes : l’innovation technologique est le veau d’or, l’idole de notre temps. Rien ne doit arrêter “l’innovation”, au nom d’un “progrès” dont la beauté et la brillance masquent mal les immenses dégâts. Notre fascination désabusée pour les cyborgs nous apprend pourtant que la technologie étant pouvoir, son usage pose et repose les questions de bien et de mal ; nos mythes cyberpunks nous en rappellent les dangers...

Pour autant, nous acceptons comme une fatalité les excès technologiques et nous nous projetons avec délice dans un imaginaire utopique utilisant nos futures technologies uniquement pour le bien. C’est le débat sur la bioéthique, les nanotechnologies, les OGM etc. Le respect des droits humains ou de l’environnement n’est pas une raison suffisante pour remettre notre toute-puissance en question. Le principe de précaution détruirait l’idole qu’est l’humanité sans limite.

Pourquoi cet imaginaire d’une technologie forcément positive est-il façonné ? Comment s’impose-t-il à la majorité des gens sans aucune conscience des conséquences réelles de nos avancées technologiques pour la planète et ses habitants, de sorte que l’on soit toujours autant alléché par la prochaine technologie (la réalité augmentée ?) sans même se poser la question de son impact et de son sens ?

La fabrique des imaginaires technologiques

Les idéologies et religions avaient produit des visions du futur et inventé les instruments de propagande pour les installer dans les consciences collectives. Le marketing a repris tous ces outils et en invente d’autres pour construire à l’humanité un imaginaire collectif en le rendant enviable : dans un savant concerto à cordes sensibles (sentiment de toute puissance, ego, communautarisme, sexe... etc.), les marketeurs produisent à la chaîne des “univers de marques” qui ne sont autres que les mises en réalisme des innovations qu’ils vendent. C’est-à-dire des visions “pour l’humanité” de ce que sera notre quotidien demain. C’est le principe de base de la publicité : ce précieux “temps de cerveau disponible” que l’on expose à des univers de marques est la clef des débouchés commerciaux de l’industrie et de ses innovations constantes.

L’émergence des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) n’est pas un hasard : pour intensifier ce tour de force du marketing, il a fallu multiplier les points d’accès au cerveau en bradant et rendant quotidiens des bijoux technologiques, chevaux de Troie de l’uniformisation imaginaire, que sont les radios, les télés, les ordinateurs, les téléphones portables et, bientôt, les supports de réalité augmentée. Les NTIC, dont fait partie la réalité augmentée, sont autant de points d’entrée que le marketing utilise pour vendre sa sauce, et dont nos marchands ont le plus grand besoin. La disparition des frontières entre réel et virtuel que provoque l’usage de la réalité augmentée, et l’immersion totale qu’elle propose sont les pains bénis d’une nouvelle génération de pubards. Cette technologie n’est donc pas une simple “innovation produit” qui ferait son temps, c’est une évolution des NTIC particulièrement efficace en termes publicitaires, ce qui lui garantit une normalisation dans nos quotidiens.

Usant et abusant de nos tendances positivistes quasi mystiques, persuadant le législateur de l’intérêt “économique” d’implanter toujours plus les NTIC, les chantres de la réalité augmentée ont gagné d’avance et nos quotidiens seront augmentés, avec tous les avantages et inconvénients. Il ne tient donc qu’à nous, citoyens, hackers et membres de la société civile, d’en garantir un usage respectueux, de nous approprier ses forces et d’en combattre les excès.

Pour suivre l’information sur la réalité augmentée, un bon compte twitter : @paris_AR

Texte : creative commons - Illustrations : © Vincent Broquaire

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