ULTRALOCAL
Certains d’entre nous n’allaient pas faire connaissance mais nous mangerions ensemble

Écrit par Ultralocal.

Ultralocal est un collectif d’artistes né dans une architecture désaffectée du nord de Paris.


«  Le local n’était pas très grand. Nous avions pénétré ce lieu par un petit escalier dont les marches étaient recouvertes de velours rouge. La porte en bois fragile, dont la taille obligeait à se courber, donnait sur la pièce principale. Un rideau métallique rouillé fermait un ancien accès public tout en empêchant la lumière d’inonder l’espace. Le sol était composé de dalles de linoléum gris, durcies par les années, dont une partie avait été arrachée, laissant entrevoir un très beau carrelage à motif rouge. Quelques tapis tachés étaient enroulés dans un coin, posés à la verticale. À droite, une petite salle accueillait une collection d’étagères industrielles ainsi qu’une table d’architecte visiblement marquée par les traits d’un cutter. Une photographie en noir et blanc se trouvait au sol : on pouvait y voir plusieurs radiateurs électriques installés sur un présentoir. Dans la troisième et dernière pièce, ce n’étaient que les restes d’une cuisine. Les caissons en mélaminé étaient déjà tombés et l’huile qui remplissait la casserole avait coagulé depuis longtemps. Un calendrier de 1976 discrètement caché derrière une des portes nous informait un peu plus sur l’histoire de ce lieu et son état actuel. »



Archive Ultralocal

PRÉLUDE

Lorsque de jeunes artistes se retrouvent face à un tel espace, son occupation et son ouverture sont les premières intuitions. Pourtant, l’accès par le sous-sol était difficile, l’état de délabrement du lieu ne permettait pas la tenue d’expositions conventionnelles et son occupation était illégale.

Il a fallu composer avec ces réalités et c’est en réagissant face à celles-ci que le collectif s’est constitué, en les prenant comme sujets de réflexion.

Initialement, notre projet était consacré à la remise en activité du lieu et c’est au travers de l’organisation d’événements qu’il a débuté. La nuit du 30 au 31 octobre 2010, plusieurs artistes ont été invités : Thomas Bethmont et Santiago Aldunate ont ainsi formé ensemble la première collaboration du collectif. Valentin Ferré a lui proposé un concert à la fois contextuel et autonome : l’instrument utilisé, qu’il a fabriqué lui-même et tenant dans une valise, se compose de deux ampoules à économie d’énergie dont le dysfonctionnement est contrôlé. Ces variations de lumière, jouées selon une partition, affectent par électromagnétisme le son diffusé par les postes réglés sur les ondes radios locales.

Quelques mois plus tard, Thomas Bethmont a proposé un événement furtif lors duquel il a fait vibrer l’ensemble du bâtiment en installant un caisson de basse dans le local. En étudiant les caractéristiques acoustiques du lieu, il s’est accordé avec les fréquences sonores qui faisaient réagir l’architecture.
Au fur et à mesure, quelques activations similaires ont pris place sporadiquement dans le rez-de-chaussée de cet immeuble d’habitation. C’est ainsi qu’Ultralocal a été pensé comme un espace avant d’être un collectif ; un espace partagé et autonome, affranchi du lieu d’exposition traditionnel et qui nous a poussés à inventer d’autres formes, désireux de l’occuper avec des pièces qui lui seraient spécialement destinées.

« Nous n’étions pas arrivés tous ensemble et les personnes qui formaient le groupe ne se connaissaient pas toutes ; le hasard et les désirs l’avaient remporté. En arrivant sur place, on remarqua très vite que peu avaient apporté des outils. Certains ont tenté de se réconforter en pensant aux arrivants des jours suivants car les premiers soirs n’étaient pas faciles. Ce n’était pas le climat ni le paysage qui nous rendaient tendus, même si nous étions perdus, c’était bien la composition du groupe. À peine quelques heures passées ensemble et les amitiés impossibles se révélaient. Certains d’entre nous n’allaient pas faire connaissance mais nous mangerions ensemble. »

Order in Space
Order in Space (1969) – Keith Critchlow
Archive personnelle Maxime Bichon

ÉMULATION COLLECTIVE

Il a été très vite question de nous émanciper de cet espace du 18e arrondissement de Paris, en préservant les intentions apparues grâce à sa découverte. Il nous semblait pertinent de mettre cette réflexion et cette pratique collective à l’épreuve d’autres lieux, d’autres paysages. L’enjeu était de mettre en mouvement nos recherches autour de l’autonomie, de l’appropriation et de la collaboration tout en gardant l’économie de moyens propre aux circonstances initiales. Rapidement, des formes de travail ont commencé à émerger et une typologie interne est apparue.

Les workshops forment la colonne vertébrale du collectif.

Ils permettent de réunir des artistes autour des sujets portés par Ultralocal en privilégiant l’expérimentation. Les participants sont ainsi invités à déplacer leur pratique dans un contexte géographique et relationnel nouveau et à prendre cette situation comme sujet. Ultralocal ne cherche donc pas à confirmer la démarche de chacun mais plutôt à venir l’ébranler en la confrontant aux questions relatives à son autonomie et à son déplacement. Pour exister, les workshops ne sont tributaires que d’un lieu d’hébergement ; chacun est invité à partir à la recherche des lieux d’accueil de leur travail.

Workshop Domaine Public #1
Pierre Daugy – 30 juin 2011 – Workshop Domaine Public #1
« J’ai nagé contre la marée montante dans l’estuaire de la Loire. »

En conséquence, l’exploration fait grandement partie de notre pratique. La présence sur un territoire implique pour nous l’organisation de déplacements collectifs nous permettant d’appréhender le terrain et d’aller à la rencontre d’espaces nouveaux, qui peuvent potentiellement recevoir une forme ou, par réaction, en produire de nouvelles. À la manière de Stalker, Ultralocal se joue donc souvent d’une présence discrète et active, prenant en considération l’environnement dans lequel nous agissons, afin d’éviter l’élaboration d’une pratique hors-sol.
Un workshop est l’occasion idéale pour l’établissement d’une émulation interne sur un temps très court, pour l’expérimentation et l’ouverture, notre collectif étant à géométrie variable même si un noyau dur s’est naturellement construit avec le temps.

Certaines pièces réalisées lors de ces moments de travail privilégiés rendent visible le processus à plusieurs mains vers lequel nous aimons tendre. Concert parasite sur rond-point est une proposition réalisée lors du workshop La Régie en février 2012. Valentin Ferré et Maxime Bichon ont utilisé deux instruments, une batterie mobile et un émetteur FM, pour organiser des concerts pirates. Nous avions commencé à élaborer un dispositif dans lequel un rond-point pouvait devenir le lieu d’un concert : la batterie portative utilisée comme source d’électricité et l’autoradio des voitures circulant à proximité comme appareil d’écoute, grâce à l’émetteur FM. La pièce serait donc accessible sur la bande FM pour une période courte, dans un périmètre réduit. Ce dispositif n’attendait alors plus que son contenu : nous avons proposé à deux participants du workshop, Méryll Ampe et Allister Sinclair, de produire une pièce sonore pour l’événement.

Concert parasite sur rond-point – Méryll Ampe et Allister Sinclair

Ce travail est représentatif de notre fonctionnement : on y trouve la plupart des attitudes et des formes qui nous concernent (autonomie et appropriation d’un espace notamment). L’élaboration de ce type de pièce fait basculer des pratiques individuelles au profit d’un événement dont la paternité est brouillée. Paternité qui disparaît d’ailleurs complètement aux yeux et aux oreilles d’un public qui s’ignore [1], phénomène souvent inhérent aux formes qui apparaissent furtivement dans l’espace public.
Ce qui est encore plus spécifique à notre démarche, c’est la capacité de cette pièce à induire à la fois une forme-contenant (un dispositif) et un contenu (qui est ici la musique jouée par deux participants du workshop). Ce schéma est caractéristique des formes plus pérennes que nous avons établies avec le temps.

« Nous marchions depuis plusieurs heures dans la montagne. Une ancienne station de ski apparaissait au loin et nous indiquait la direction à prendre. C’était l’été et nous ne croisions personne. Les membres du groupe déambulaient les uns après les autres, formant une suite de corps en mouvement clairsemée par la distance qui nous espaçait. Il était facile de remarquer les attitudes de chacun par rapport à sa position sur le chemin. Elles ne dénotaient pas nécessairement de la manière d’agir entre nous, mais nous pouvions observer que pendant que d’autres fermaient toujours la marche, certains appréciaient être en tête. Les décisions quant au parcours à suivre ne leur revenaient pas systématiquement, seuls quelques choix discrets leur incombaient. La structure du groupe se voulait horizontale. Lorsque nous marchions, nous nous amusions à rester silencieux, à l’écoute des mouvements de chacun. Le jeu consistait alors à se promener et à prendre tour à tour le rôle de l’éclaireur, de manière fluide et invisible. La figure d’une douce autorité revenait alors sans cesse dans nos pérégrinations. Nous nous demandions à quel moment elle posait véritablement problème, peut-être de la même manière que l’architecte ou l’urbaniste qui se retrouvent souvent dans une position en tension. Auteurs de formes qu’ils pensaient adaptées et qu’ils ont signées, ils doivent néanmoins accepter les usages qu’ils n’avaient pas imaginés. »

FORMES PARTAGÉES

Si le format du workshop est caractéristique de notre fonctionnement, c’est simultanément pour des raisons évidentes – temps de travail et de réunion commun, vie en proximité – et pour les conséquences artistiques qu’il produit. Au-delà de cette typologie de départ, des dispositifs plus pérennes ont émergé. Ces dispositifs ont la qualité d’être nés à l’intérieur même du collectif. Contrairement aux workshops, ils proposent un protocole de travail plus restreint et plus précis, représentant ainsi plus fidèlement les convictions et les positions auxquelles nous tenons depuis trois ans maintenant : l’autonomie, le partage et le déplacement.

Un de ces dispositifs est né à partir d’une pièce réalisée lors du premier workshop organisé par Ultralocal à Pornichet, pendant l’été 2011. Thomas Bethmont et Valentin Ferré y ont proposé un concert pour voiture. Après avoir enregistré le son produit par une Opel Astra 2.0L TDI et avoir analysé ses caractéristiques sonores, une plage musicale de 17 minutes a été composée afin d’être diffusée par les haut-parleurs du véhicule. Cette composition a été pensée de manière à s’intégrer aux sons produits par le véhicule roulant à 90 km/h ; le conducteur est ainsi interprète, en fonction de sa conduite.

Workshop Véhicule particulier
Workshop Véhicule particulier, Glassbox – janvier 2013

C’est à partir de ce concert que les deux artistes ont imaginé un dispositif plus large, intégré à Ultralocal et prenant la forme d’un label de musique : Véhicule particulier invite des artistes à travailler avec des modèles spécifiques de voitures. Leurs réalisations sonores proposent des conditions d’interprétation qui ne sont pas nécessairement spécifiques à une localité mais plutôt aux conditions routières ou atmosphériques (« temps de pluie » ou « sortie de ville avec vitres ouvertes » seraient des conditions possibles).

Le dispositif en lui-même est pour nous relativement léger (il suffit d’avoir une voiture) et, encore une fois, il s’affranchit de l’espace d’exposition traditionnel.

Un autre dispositif, lui-même apparu de manière informelle lors d’un workshop (La Régie en 2012 à Rennes), révèle également les attitudes et positions que nous partageons. À partir d’un questionnement sur l’effacement de la paternité d’une idée au profit du groupe, Capucine Vever et Maxime Bichon ont imaginé organiser des temps de travail collectifs autour de l’échange de savoirs. S’inspirant des R.E.R.S. [2] et des hackerspaces, Recettes s’attache à réunir des personnes autour du champ de l’art dans le but de partager des connaissances.

L’organisation se veut horizontale, sans hiérarchisation ni exclusion des savoirs à transmettre ou à recevoir.

La nature des connaissances invoquées n’est donc pas contrainte, elles peuvent concerner toutes sortes de sujets et peuvent aussi se concentrer sur l’expérience in situ (découvertes et recherches sur le terrain par exemple) et sa transmission immédiate. À Val-d’Isère en 2012 ou à Ciboure en 2013, nous avons tenu au partage des outils et à l’implication de chacun dans l’élaboration des cours. Les participants sont ici aussi invités à trouver le lieu d’apparition de leurs enseignements, l’idée étant d’éviter la mise en place de cours traditionnels et de favoriser l’invention de formes originales. Yannick Castagna a par exemple proposé un cours de taille de pierre dans la montagne après plusieurs heures de marche, Héléna Bertaud nous a fait découvrir le paysage basque, Vincent Escalle nous a transmis ses connaissances autour du vertige au-dessus du barrage du Chevril, près de Tignes.

Le spectre des connaissances est large, il va du langage HTML aux usages d’Internet, des cours de surf à la grimpe d’arbre, de la menuiserie à la prise de son. Une bibliothèque commune temporaire est construite pour chaque session de Recettes.

Pour finir, Désœuvrements, Talweg et Totem sont trois autres dispositifs plus récents. Le premier s’attache à l’exploration et à la découverte de lieux désaffectés pour ensuite y abandonner des installations. Le second, testé lors du Off de la Biennale de Rennes en 2012, propose d’entourer les réalisations des participants d’une écriture narrative – les textes qui entrecoupent cet article en sont partiellement issus – pour révéler les pièces dans un contexte non seulement géographique mais également fictionnel ; manière pour nous de rendre visible des expériences qui ne sont pas toujours représentées par les œuvres réalisées. Le dernier, activé en janvier 2014 à Bruxelles, est dédié à l’élaboration de sculptures volumineuses dont l’apparition et la disparition furtives dans l’espace public seront chorégraphiées.

Dessin réalisé avec l'aide d'un orographe
Dessin réalisé avec l’aide d’un orographe (1882)

« Certains de nos outils devenaient encore plus nécessaires que d’autres. L’orographe était de ceux-là. Peut-être plus par affection que par nécessité, nous l’utilisions fréquemment. L’objet était moins complexe qu’il n’y paraissait : la lunette mobile nous permettait de viser et de suivre les lignes du paysage qui étaient directement retranscrites sur un petit disque de papier. Avec la règle et le crayon, le mouvement que nous exercions sur l’outil retranscrivait mécaniquement le relief sur la feuille. Nous nous retrouvions alors avec un panorama à plat qui indiquait précisément la position de l’observateur.
Le faible encombrement de ce dérivé de la table d’orientation nous séduisait. Cet outil éminemment moderne avait été inventé par un artiste à la fois cartographe et alpiniste, Franz Schrader. Contrairement aux cartes traditionnelles, ces panoramas étaient toujours relatifs à un point fixe – celui choisi lorsque l’on fait usage de l’orographe. Ces vues à 360 degrés du paysage étaient par conséquent tout à fait subjectives et c’était sans doute cela qui nous intéressait.
 »

GESTES COMMUNS

Les workshops et les dispositifs que nous avons établis depuis 3 ans ont formé des circonstances communes dont les sujets déteignent dorénavant sur nos pratiques respectives. Même si celles-ci étaient souvent déjà proches des réflexions engagées par Ultralocal (elles en sont la source), nous commençons à observer chez chacun des gestes similaires. Un exemple frappant nous est arrivé lors de notre session de travail à Ciboure en septembre 2013 : l’opportunité d’avoir un pico-projecteur et une chaîne hifi portable nous a poussés à organiser des sessions de projections nocturnes dans le quartier dans lequel nous résidions temporairement. Les participants du workshop se sont amusés chaque jour à faire une sélection de films et les proposer aux autres. Ces projections dans l’espace public ont constitué pour nous un geste simple mais fort, puisqu’il émanait d’une attitude collective construite dans le temps, d’autant plus que les films ont été diffusés dans des espaces et sur des supports singuliers : la plage, des rochers, les murs d’une maison privée inoccupée, une coque de bateau, etc.

À partir de ce type de situation, une étape particulière s’engage actuellement pour Ultralocal. En effet, depuis quelques mois, nous nous dirigeons vers l’élaboration d’œuvres qui seraient réalisées par l’ensemble actif du collectif. Même si beaucoup des formes exposées dans ce texte révèlent un processus à plusieurs mains, la production d’une pièce unique émanant du groupe est en quelque sorte une nouveauté qui va nous imposer d’autres manières de travailler : lorsque plusieurs artistes collaborent sur la même forme au même moment, des problématiques relatives à l’affect, à la discussion et à la prise de décision s’affirment. Il ne s’agit plus simplement de travailler sur les mêmes sujets, mais bien de mêler et d’agglomérer des positions personnelles concernant l’œuvre, son apparition et son accomplissement ; ceci alors que l’usage des médiums et des matériaux, mais aussi le développement théorique face au processus artistique, diffèrent pour chacun, indiquent la présence de sensibilités spécifiques qu’il faut alors expliciter et épouser.

Notre collectif artistique ne diffère pas nécessairement d’autres formes de fonctionnement en proximité. Néanmoins, l’inconfort dans lequel parfois nous nous trouvons et notre volonté mutuelle de ne pas se suffire des lieux traditionnels de l’art nous poussent de plus en plus à intégrer ces enjeux, seul ou à plusieurs. Ces positions sont sans doute palpables entre ces lignes et ces images : elles concernent principalement la nécessité de considérer les situations géographiques dans lesquelles nous intervenons ainsi qu’une certaine idée de l’investissement personnel auprès des autres.

Chez nous, il n’y a jamais d’obligation de résultat, mais plutôt une détermination et une attitude communes, dirigées vers l’entraide et l’autonomie, elles-mêmes engagées dans le temps.

Four body weights
Four body weights (1968) – Franz Erhard Walther

Car c’est bien dans sa temporalité qu’un collectif s’exerce : au-delà des amitiés, nos travaux nous permettent de dessiner et d’éprouver des formes de fonctionnement de vie en communauté mais aussi des manières d’appréhender le paysage et se l’approprier. Et c’est au fil de nos actions communes que nous avons ainsi construit une connaissance plus précise de ce qui nous relie.

[1Sur la question des passants, lire le texte de Stalker dans Rond-point au mammouth de Veit Stratmann (Paris, PPT éditions).

[2Réseaux d’échanges réciproques de savoirs.

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